Féminis et les écrivains italiens du XIX e siècle

Dr. Karl Kempkes

Féminis et les écrivains italiens du XIX e siècle

Résumé:
Dans les œuvres de Carlo Cavani, Fr. Scaciga et Giacomo Pollini, écrivains du XIXème siècle, il est à plusieurs reprises fait référence à Giovanni Paolo Féminis. Dans les pages suivantes, une analyse rigoureuse sera faite de manière à déterminer la véracité des informations avancées. Les trois auteurs semblent reconnaître en Féminis un bienfaiteur et le considèrent de plus comme étant le créateur de l’Eau de Cologne.
Lorsqu’on se penche sur les travaux de ces écrivains, il apparaît clairement que Jean Marie Joseph Farina  (de Paris) exerça sur eux une grande influence. Ce dernier était un personnage important dans son village natal Santa Maria Maggiore, ainsi que dans toute la contrée de la vallée du Vigezzo. D’après lui, il serait le descendant d’un dénommé Féminis, le soi-disant créateur de l’Eau de Cologne. De manière à rendre légendaire ce personnage, il fit courir le bruit que Féminis s’était montré d’une grande générosité envers sa région d’origine, où il avait soi-disant investi la somme de 60.000 lires, pour la restauration de l’église de Santa Maria Maggiore,  la construction d’une route entre Domodossola et la vallée du Vigezzo, pour la construction d’une école ainsi que l’érection d’un bâtiment communal. Il n’existe cependant aucun document permettant de confirmer les dires de ces trois écrivains. La  crédibilité de ses allégations est ainsi à remettre en question, et ceci soutiendrait donc bien la thèse que Jean Marie Joseph Farina fut le seul interlocuteur dans cette affaire. L’influence importante qu’exerçait Jean Marie Joseph Farina transparaît par ailleurs dans le rapport de John Ruffini, un contemporain de Farina, qui fit ce constat lors d’une visite  dans la vallée du Vigezzo.

Sommaire

Introduction: Jean Marie Joseph Farina 1785-1864 (Paris) et son pays d’origine: l’Italie.

  1. Dr. Carlo Cavalli : « Cenni Statistico-Storici della Valle Vigezzo », Torino, 1845.
  2. Fr. Scaciga della Silva : « vite di Ossolani illustri », Domodossola, 1847.
  3. Dr. giacomo Pollini :« Notizie Storiche, Statuti, Antichi, Documenti e Antichità Romane di Malesco », Torino, 1896.
  4. Conclusion

Lorsque l’on cherche à vérifier la vérité historique des documents par rapport à Féminis, il ne faut pas perdre de vue qu’à l’époque où ces documents parurent, Jean Marie Joseph Farina (Paris) jouissait d’une grande influence auprès des habitants de sa ville d’origine.
Maurizi rapporte qu’en 1840 et 1846, la reconstruction de l’église du vicaire Ponti fit l’objet d’un appel à l’aide. Jean Marie Joseph Farina se serait présenté et aurait offert la somme de 4000 lires, ce qui expliquerait pourquoi il  serait devenu le patron de la chapelle du rosaire.
Dans la chapelle du rosaire de l’église de Santa Maria Maggiore se trouve une plaque commémorative sur laquelle on peut lire : (traduction française) : « En souvenir de Jean Marie Joseph Farina, patron de cette chapelle, bienfaiteur exceptionnel de cette église et digne descendent de Johann Paul Féminis, plaque posée par les habitants en 1846 ».
Les informations précédantes montrent que si Jean Marie Joseph Farina jouissait d’une bonne réputation dans son village natal, c’est avant tout en raison de ses actes de charité. C’est également pour cette raison que ses opinions ainsi que ses idées étaient attentivement prises en compte.
Dans le texte suivant on cherchera à  savoir s’il existait véritablement ou non une relation entre Jean Marie Joseph Farina et Féminis, telle qu’elle fut décrite par quelques auteurs du XIX e siècle.

1. Dr. Carlo Cavalli : « Cenni Statistico-Storici della Valle Vigezzo », Torino, 1845

1.) Qui donc était Cavalli?
Maurizi (« S. Maria Maggiore e Crana », Domodossola, 1928, page 22-23) fait référence à Cavalli de manière suivante :
« Franz Anton Cavalli, fils du feu Karl Hieronymus Cavalli (1798-1842) fut pasteur à Santa Maria. Son frère Carl Cavalli(1799-1860) était un historien de renommée. C’est à l’université de Pavia qu’il devint docteur en médecine pour ensuite revenir exercer dans son village d’origine. A l’université de Pavia ce fut un Professeur honoré et ce pour son assistance aux accouchements, et à l’université de Turin il obtient son doctorat en médecine ainsi qu’en philosophie.  En médecin dévoué, il écrivit en 1835 à Milan un livre nommé :  « L’histoire de la maladie extraordinaire existant depuis 28 ans »,   et « L’histoire de la mauvaise fièvre nerveuse qui entre 1839 et 1840 ravagea la région de la vallée du Vigezzo  » qui parut en juin 1844, à Turin, dans la revue des sciences de la médecine. Son véritable succès fut la publication en 1845 de son œuvre en trois volets :  « Indications statistiques et historiques de la vallée du Vigezzo » qui constitué la première œuvre détaillant correctement et précisément l’histoire de cette région.

Il s’engagea activement en faveur de la construction d’une route entre Domodossola et la vallée du Vigezzo, il fut maire de Santa Maria Maggiore, de Crana, il fut président du conseil provincial à Ossola ainsi que représentant au parlement subalpin. On lui remit la croix de l’ordre ‘Ss. Maurizi e Lazzaro’ et devint membre de diverses académies italiennes et internationales.
Il semblerait donc que Carlo Cavalli entretenait des liens étroits avec les villes de Santa Maria Maggiore  et Crana à la fois, et qu’il était une personnalité largement appréciée et connue par-delà les frontières.
L’analyse de son travail nous mène néanmoins à faire les deux remarques suivantes :
1. Cavalli ne disposait pas du temps nécessaire pour mener à bien les recherches historiques qui auraient dû précéder la rédaction de son œuvre. Le lecteur attentif s’apercevra clairement qu’il s’agit ici de l’accumulation de divers rapports ou articles, rédigés par diverses personnes.
2. C’est sa personnalité ainsi que sa réputation qui rendirent son œuvre célèbre, si bien que ses livres furent tout naturellement classés dans la rubrique des livres d’histoire sans pour autant avoir été vérifiés.

2.) La relation de Cavalli au Jean Marie Joseph Farina de Paris
Dans la description précédante de la vie de Cavalli, Maurizzi met l’accent sur le fait que ce dernier était en faveur de la construction d’une route entre Domodossola et la vallée du Vigezzo. La construction de la route « strada caregiabile » qui était équipée pour les véhicules, avait une importance particulière pour les gens de la région. A cette époque, seuls d’étroits sentiers sillonnaient la région, et les ponts qui permettaient de raccorder différentes contrées étaient d’ailleurs à peine assez large pour que deux mulets puissent s’y croiser.

Ce réseau de communication faisait vraiment partie intégrante de la vie des habitants de cette région, ce qui explique pourquoi il existe aujourd’hui encore quelques anciennes villes, où la circulation de véhicules n’est à l’heure actuelle toujours pas possible. Les touristes qui s’aventureront dans cette région sauront très certainement apprécier le caractère romantique de ces vallées où le transport se fait comme à l’époque, c’est à dire sur le dos d’un mulet ou bien dans une sorte de panier que des femmes portent sur leur dos incurvés. Pour la population autochtone en revanche, ce système de transport très médiocre signifie des conditions de travail plus dures, donc un vieillissement plus rapide et bien évidemment des décès plus jeunes.
Au début du XIX e siècle, une poignée d’hommes perspicaces prirent conscience de la nécessité de construire un système de transport plus efficace, ce qui aurait par la suite d’importantes répercussions économiques dans la région. Lors de la construction de cette route qui rencontra maints problèmes, c’est Dr. Carlo Cavalli qui fit preuve de la persévérance la plus déterminée et son travail acharné fit l’objet d’un rapport qui forme plusieurs livres des archives communales de la ville de Santa Maria Maggiore. Lorsqu’il s’agit de débuter les travaux, l’ampleur de la tache se révéla véritablement. Il s’agissait de construire une voie reliant « les vals des cent vallées » (c’est ainsi que se nommait la région) en prenant en compte un dénivelé important et beaucoup de ravins. Le problème qui se posait bien évidemment était celui du financement. La commune ne disposait pas de la somme nécessaire et la région n’avait pas pour projet de prendre part à la construction de ces infrastructures.
Pour autant, les hommes qui s’étaient mis en tête  de construire la route ne perdirent pas espoir. Ils se souvinrent des émigrés qui avaient déjà une fois auparavant fait preuve de générosité à l’égard de Santa Maria Maggiore. Ainsi à travers une succession de cotisations l’argent fut rassemblée. Pour ceci, la commission suivante fut fondée (voir actes des archives communales de Santa Maria Maggiore ) :
‘La deputazione nominata con Atto Consolare delli 17 octobre 1821 del Consiglio Generale della Valle di Vigezzo porterà il nome di Commissione della Strada nuova da Domo D’Ossola alla Suizzera Cantone Ticino per la Valle di Vigezzo’.
Cette commission fut divisée en deux groupes : ‘Questa commissione si divide in due sezioni una permanenta nella Valle e l’altra in Pariggi’.
Il s’opéra une sorte de tandem entre donc la  « vallée » et Paris. Ce qui nous intéresse avant tout, est la constitution de la commission à Paris.  Voici ce qui apparaît dans le rapport de la commune :
‘Quella di Pariggi e composta dalli SS. Fratelli Trabuchi di Malesco, Gio Batt. e Gio Maria Zio e Nipote Mellerio, Francesco Mellerio e Gio Margaritis di Craveggia e Gio Maria Farina di Santa Maria Maggiore’.
Lorsque ces membres résidants à Paris étaient de passage dans leur ville d’origine, ils prenaient place au sein de la commission italienne, voici comment un passage qui l’illustre:
‘Quall’ora alcuno de membri della commissione di Pariggi si ripatriasse formera parta della commissione permanente’.
Le but de la commission était de rassembler un maximum de souscriptions et de cotisations pour de cette manière pouvoir assurer le financement de cette infrastructure routière : ‘L’ufficio della commissione si è collocare sottoscrizione e oblazioni per formare il fondo…’.
On confia à Jean Marie Joseph Farina de Paris une charge d’importance : il se vit à la tête de la commission en Allemagne :
‘Il Sig. Gio Maria Farina inparticolare ha inaltre l’incarico per le soscrizioni ed oblazioni nella Germania…’.
extrait de  ‘Atti diversi della deputazione del Consorzio per la costruzione della Strada Vigezzina’ ceci est à trouver dans le volume 11/II des archives communales de la ville de Santa  Maria Maggiore, dans ce volume se trouve également    les entrées d’argent en provenance de Paris.  En peu de temps, on nota la somme de 27.000 lires, et le projet fut soutenu par Paris tout au long de la construction. Les questions ou rapports particuliers étaient habituellement envoyés aux « délégués » français.
‘Raporte dalli deputati della nuova Strada Vigezzina d’Italia alli Sign. Melerio Gio Maria, Fratelli Trabuchi, Farina Gioan. Maria … residenti in Pariggi’.

En 1831, Jean Marie Joseph Farina se rend à Santa Maria Maggiore où il se met personnellement au travail en tant  que membre permanent de la commission. Le 20.09.1831, il signe, tout comme Guiseppe Anton Borgnis, Cavalli, Peretti et d’autres « Condeputati » une lettre adressée à Sig. Alfrazzi, en rapport avec la construction de la route. Lorsque Jean Marie Joseph Farina retourna à Paris, la situation financière du projet de construction s’aggrava, et au début de l’année 1832, Dr. Carlo Cavalli, le « président de la commission » écrivit à Jean Marie Joseph Farina pour lui demande son secours de manière pressante :

« Malgré les difficultés rencontrées lors du début de la construction de la route à travers la vallée, les travaux se déroulent avec beaucoup de zèle bien qu’une date de fin de construction n’ai jamais été mentionnée. Il ne manque plus que trois cents mètres quasiment ininterrompus à partir de la hauteur de Santa Maria Maggiore jusqu’à la hauteur de Ossola. Mais malheureusement il semblerait que nous soyons dans une mauvaise phase. Nos ressources financières sont épuisées et la région ne laisse pas entrevoir d’aide quelconque. Il ne nous reste plus qu’à faire confiance aux individus généreux et désireux de voir se développer leur région, développement d’ailleurs dont ce projet fait largement partie et qu’ils ne peuvent certainement pas ignorer. En rapport à cette affaire, nous cherchons à rassembler un maximum de donneurs de la région comme Trabucci, Mellerio et Bonanzi, qui nous l’espérons inciteront ainsi d’autres à faire de même: Nous appelons à tous les habitants aisés de la vallée du Vigezzo, cet édifice à caractère unique sera un exploit historique pour la région. Finir la construction de la route est d’une grande importance pour la population dont les conditions de vie se verront améliorées.

C’est à vous maintenant de considérer la requête, ce serait plus qu’un acte charitable que de participer à cette construction. Si votre rang de naissance vous permet de contribuer à cet édifice, sachez que vous en bénéficierez en priorité et que le reste du peuple vous sera indéfiniment reconnaissent. Recevez d’avance nos profonds et sincères remerciements ainsi que la bénédiction du peuple qui saura vous respecter. »

Lettre de Dr. Cavalli à Jean Marie Joseph Farina, Paris:

Al Sig. Gio Maria Farina

Pregiatissimo Signore
Malgrado gli sforzi dei nemici della nostra cara patria la strada vigezzina non solo ebbe principio ma venne con calore proseguita sino quasi a loccare il suo termine, mancano infatti poco piu di trecento metri propinquo senza interruzione da Sanzta Maria Maggiore imo al piano dell’Ossola; ma disgrazialamente all’ascesa dell’ultimo gradino ci vediamo mancate le forze. Il fondo delle comuni trovasi oramai essurito; la Provinci anon ci lascia piu speranza di susidio, non avendo, stando l’attuali sistema, alcuno ameno sopravanzo.
Non ci rimane che la confidenza nella patria carita die dovizioni patrizi Vigezzini, i quali non vorrano certamente permettere che vadi deserta un opera cosi utile, incominciala merce le loro fatte largizioni e proseguita sotto i loro favorevol auspici. In tale persuasiva i sottoscritti osano di caldamente interessare l’esperimentato amor patrio della S.V. perche voglia di concerto con codesti buoni patrizi Trabucchi, Mellerio e Bonzani conquiacussi aprire una nuova e volontana sollecitazione presso i dovizioni Vigezzini chi si trovano in codeste capitale e far si che coi loro filantropia sussidii possi finalmente aprire l’asta dell’ultimo tronco e vedere il suo termino la strada vigezzina, che deve formare etrnamente epoca negli annali del nostro paesi nativo e perpetrare nell cuore riconoscente di tutta gusta popolazione la memoria die generosi di lei promolori.
Voglia importanto la S.V. accogliere favorevolmente la domanda die sottoscritti; appoggiarta coll influente di lei patrocinio e cosi doppiamente meritare dalla cari comune patria. Ne ricevi intanto gli anticipati ingraziamenti e le benedizioni degli abitanti di queste luoghi e l’assicuranza per parte dei sottoscritti con cui hanno l’onore dichiarasi
Di V.S. Pregiatissima
Santa Maria 27 feb. 1832”

De manière à pouvoir analyser de plus prêt la suite des déroulements des faits, en rapport à la construction de la route, il est sans doute d’importance de savoir que Cavalli était en contact avec Jean Marie Joseph Farina  de Paris et qu’ils se connaissaient d’ailleurs mutuellement très bien.

3.) Que rapporte Cavalli à propos de Jean Marie Joseph Farina?
A la fin de son 18ème chapitre, Cavalli écrit : « Nous voulons clore ce chapitre par quelques remarques bibliographiques se rapportants à un habitant aisé de la vallée du Vigezzo. Il s’agit de Johann Paul Féminis. Il est né vers la fin du 17ème siècle dans une famille de renommée mais sans fortune. Très jeune, il se rendit en Allemagne pour gagner son pain. Pendant longtemps il fut employé dans une mercerie et erra de café en café. Mais son don ainsi que son talent le poussèrent à faire autre chose, à Cologne, là où il séjournait, il se décida de mettre au point une eau odorante dont la qualité remarquable ne trouva pas d’équivalent sur le marché. Le 13 Janvier 1727, il rendit sa découverte public et la mis en vente. Ce parfum fut largement apprécié de tous, et fut rapidement nommé « Eau Miraculeuse » de Cologne. C’est sous ce nom que le parfum de Féminis se répandit dans le monde et étant donné que cette senteur est aujourd’hui encore connu de tous, il est inutile  d’en dire beaucoup plus.
A partir d’ici, Cavalli admet donc que c’est grâce à ses dons que Féminis réussit à mettre au point cette Eau Miraculeuse, qu’il commença à la vendre le 13 Janvier 1727 et que c’est lui qui aurait introduit la dénomination « di Colonia ». A la fin, Cavalli fait l’éloge des dons de Féminis, et il écrit : « il est bien évident qu’en quelques années, Johann Paul Féminis est devenu très riche. Il n’a pour autant pas oublié son pays natale. Il participa généreusement à la reconstruction de l’église de Santa Maria Maggiore pour laquelle il versa la somme de 60000 lires, entreprit la reconstruction de la maison pastorale, de l’oratoire  de Crana et il offrit la somme de 50000 lires pour la construction d’une école. Il avait de nombreux autres projets pour sa ville natale, seulement il mourut le 26 Novembre 1736.

Il est très important de signaler que c’est dans cet extrait, qu’il est pour la première fois question de la somme des 60000 lires pour la ville de Santa Maria Maggiore, ainsi que des grands projets de Féminis qui furent interrompus par la mort de ce dernier.

Cavalli souligne donc évidemment dans cette conclusion à quel point Féminis devint riche grâce à ‘l’Aqua Mirabilis di Colonia” mais ce sont avant tout ses donations à son pays d’origine qui sont mises au premier plan.  L’écrivain ajoute : « En signe de remerciement, les habitants de la vallée du Vigezzo ont immortalisé la mémoire de Féminis en accrochant plusieurs tableaux de l’homme dans les édifices où ses donations jouèrent un rôle décisif. C’est-à-dire qu’un tableau fut accroché dans le sacristie de l’église de Santa Maria Maggiore, un autre dans l’oratoire de Crana, un dans la maison paroissiale de Santa Maria Maggiore et le dernier dans l’école primaire. Sous ce portrait se trouve l’inscription suivante: Johann Paul Féminis de Crana, commerçant, distillateur de l’Aqua Mirabilis à Cologne, contributeur  principal lors de la reconstruction de l’église Santa Maria Maggiore, participa également à la reconstruction de l’oratoire et de la maison paroissiale de Crana.  Que l’homme qui investit dans sa ville natale soit bénit et qu’il repose en paix. Il a la reconnaissance de tous ses concitoyens.
Les louanges à l’égard de Johann Paul Féminis résonneront à jamais au sein de son peuple.

Cavalli ne donne ni d’information quant à l’artiste, ni quant à l’année où ces tableaux furent peints. Sa remarque « al naturale » signifie que le tableau représente la taille réelle du sujet, et non comme certains veulent le croire, que le tableau fut  peint de son vivant. Ces mots ne renseignent que quant aux dimensions du tableau. Cavalli s’intéresse également peu à la date à laquelle les habitants de la vallée du Vigezzo  ont manifesté leur gratitude à l’égard de Féminis, et ne se préoccupe pas non plus de savoir à quel moment les quatre tableaux furent suspendus, sachant que le tableau se trouvant dans le sacristie de l’oratoire porte la date de 1833.
Il faut de plus signaler que Cavalli fait comme si la signature figurant sur le tableau suspendu dans l’école de Crana (l’ancienne maison paroissiale) se trouvait également sur tous les autres tableaux, ce qui n’est toutefois pas le cas.

A ces détails Cavalli ne prête que peu d’attention. Il ne semble d’ailleurs pas particulièrement s’intéresser à la personne de Féminis qu’il ne situe que vaguement dans l’histoire.  Le fait que ce personnage soit mentionné au chapitre 18 semble quelque peu étrange et non justifiable. Pourquoi donc Cavalli s’attache-t-il à rapporter la vie de Féminis dans ce chapitre? Vous remarquerez dans les données suivantes que la délimitation temporelle des chapitres faite par Cavalli lui-même dans son sommaire, montre clairement qu’il manque des données historiques quant à Féminis. A la place on peut lire :

Chapitre    XIII:     1670 – 1700
XIV:     1700 – 1720
XV:     1720 – 1744
XVI:     1744 – 1760
XVII:     1760 – 1788
XVIII:     1788 – 1790     (Gioanni Paolo Femminis di Crana!)
XIX:     1790 – 1797

Les dates données au chapitre 18 correspondraient donc plutôt à celles du parisien Jean Marie Joseph Farina. Il s’avère d’ailleurs en effet que les considérations historiques insérées par la suite se rapportent exclusivement au Jean Marie Joseph Farina de Paris. Cavalli souligne la gratitude du peuple envers Féminis, et la formule de manière suivante :
« A la mémoire de Féminis, décédé célibataire. Johann Anton Farina originaire de Santa Maria Maggiore, prit sa succession qui est aujourd’hui assurée par Johann Maria Farina. La recette de l’eau miraculeuse n’a donc pas été perdue. Il a non seulement hérité la recette de la fameuse Eau miraculeuse, mais également l’amour du pays natal. Il fit preuve d’une grande générosité et finança, dans sa ville natale, la construction d’un hôpital  pour les plus démunis. »

Le thème central nous est ici livré. Il s’agit de la construction d’un hôpital à Santa Maria Maggiore, destiné aux plus démunis. Cavalli, qui avait été maire de cette commune, manifestait un grand intérêt quant à son développement. Il est de plus médecin et sans doute le plus important : « Presidente della Congregazione di Carita ». Dans la première moitié du 19ème siècle, après avoir surmonté les troubles liés à Napoléon, l’évêque de Nova fut à l’origine d’un grand mouvement caritatif au sein de son évêché. En 1822, le projet « coeventemente alla Nocificazioni di S. Emza il sig. Cardinale Arcivesco Vescovo di Novaradie» de  « Elezioni delli Sig. deputavi della Congregazione di Carita di Santa Maria Maggiore» fut mené à bien. Et à partir de 1822, des publications dans « Atti Ospedali » (voir les archives communales de Santa Maria Maggiore) des rassemblements de députés au cours desquels « nella sacrestia della vend. chiesa Parochiale »  fut évité. Ces performances rhétoriques « Verbali Originali » se notent à la participation vivace du « Presidente Dr. Carlo Cavalli sindaco » et de son frère « Sacerdote Francesco Antonio Cavalli Coadjuture » qui à l’époque était le directeur de conscience dans Santa Maria Maggiore.

Cavalli s’engagea passionnément dans la cause caritative, tout comme il le fit pour le projet de construction routier entre Domoldossola et Locarno. Sa fonction en tant que maire de Santa Maria Maggiore fut caractérisée par ces deux occupations.  C’est donc compte tenu de ce fait qu’il faut analyser les éléments historiques que Cavalli rapporte à propos de Féminis. Il s’agit ici d’un courrier ouvert, destiné à Jean Marie Joseph Farina. Ceci se reconnaît d’ailleurs clairement dans le passage final :

« Qu’il soit béni de Dieu et par nous tous, qu’il soit heureux sur la terre comme au ciel, celui qui trouve le moyen d’aider les pauvres et les malheureux même quand la force le quitte.  L’accomplissement le plus méritant est l’amour du prochain et l’amour du prochain est l’amour chrétien envers les pauvres.  Ce sentiment nous échappe pourtant toujours plus car les hommes comme Féminis deviennent de plus  en plus rare et le sentiment d’appartenance  disparaît lentement. Oh ! si nos ancêtres ressuscitaient, ils nous plaindraient et se lamenteraient que nous vivons dans un monde encore plus malheureux que le leur. « Même tourmentés par la souffrance et la faim, confrontés à des guerres ou combats contre des bêtes, opprimés par ceux au pouvoir, dépouillés par des hors-la-loi ou même lorsque atteint de la peste, nous n’abandonnions pas notre foi en Dieu. Nous sommes toujours restés fidèles à nos croyances, à notre Dieu, nous avons toujours soutenu notre patrie et région d’origine, nous sommes toujours restés loyaux à nos amis, humain envers nos ennemis, compatissants à l’égard des souffrants, indifférents aux manifestations pompeuses, mais surtout toujours  bien considérés dans les villes où nous allions gagner notre pain, ce qui ne nous était pas forcément possible dans notre contrée d’origine ». Jean Marie Joseph Farina de Paris s’était présenté comme étant l’héritier de Féminis et donc de la recette de l’  « Acqua di Colonia ». Il a su faire l’éloge de ce personnage, le faire apparaître comme le sauveur des pauvres et attendait sûrement sans doute que cet éloge lui soit également rendu. C’est sous cette lumière que les éloges de Cavalli envers Féminis doivent être perçus. Cela ne présente que peu d’intérêt de savoir si la mention des 60000 lires données au profit de l’église de Santa Maria Maggiore résulte d’un hasard ou si cette mention n’était que le résultat d’une commande. Les documents permettants d’attester de cette donation sont introuvables ou inexistants. Le projet de construction de Féminis qui était de relier Crana à Santa Maria Maggiore par un chemin à double colonnades pourrait avoir mené Cavalli, dans un élan de précipitation et d’enthousiasme, à rédiger ce texte élogieux. L’idée de construire un chemin entre ces deux endroits de presque un kilomètre de long et bordé de colonnades est de plus quelque peu ridicule. Lorsque l’on interroge des habitants de la région à ce sujet, ils répondent pour la plupart en souriant. Pour quelqu’un comme Cavalli, grand amateur de la construction de routes, il est compréhensible qu’il ai pu soutenir une telle décision.

En résumé, il faut signaler que les allégations de Cavalli à l’égard de Féminis sont, d’un point de vu historique, à traiter avec beaucoup de prudence.  De plus, ces informations sont à inscrire dans l’oeuvre complète de Cavalli, ce qui peut également mener à de fausses conclusions.

2. Fr. Scaciga: ‘Vite di Osssolani illustri’ dell‘ Avvocato Fr. Scaciga della Silva con un quarto storico delle Eresie.’ Domodossola 1847.

1.) Commentaires de Scaciga.
Dans sa préface au lecteur, Scaciga précise : « Mon livre jette une lumière sur la vie de certains hommes dont la bonté et la sagesse les caractérisaient. Si lors de la rédaction de mon travail insignifiant j’avais jeté un œil sur livre de Plutarque, j’aurais sans doute vu que le titre pompeux « d’homme célèbre » qu’il applique à des commandeurs ou encore à des philosophes de l’antiquité, ne pouvait pas s’appliquer aux individus que je nomme dans mon livre. Mais en ce siècle diffus, où les titres se distribuent généreusement, et à des gens qui d’ailleurs ne les méritent pas, personne ne m’en voudra. Le public sera néanmoins indulgent à mon égard, quant aux expressions que je me suis permis d’employer, et les survolera en gardant en tête que c’est au nom de mon peuple et de ma patrie que j’écris. Il s’agit ainsi d’un recueil dédié à la patrie que l’écrivain à formulé de manière à rendre hommage à sa nation et dans ses écrits, se sont moins les recherches scientifiques qu’humaines qui prédominent. Cela se remarque d’ailleurs distinctement dans l’avant-propos situé juste avant le chapitre traitant de Féminis. Il écrit: ‘L’histoire de Féminis que je suis sur le point de raconter n’est autre que celle de l’Aqua Mirabilis (eau miraculeuse). Ainsi, le lecteur saura me pardonner si je me livre à une louange du créateur lorsque je raconte l’histoire de son destin. Je ne consacre pas cette page à l’éloge de l’écriture, de la science ou encore de la philosophie. Mon intérêt se tourne vers cette « eau » embaumante qui fit le plaisir de tant de charmants jeunes gens.”

2.) Que nous rapporte Scaciga à propos de Féminis?
A la suite des remarques préliminaires mentionnées ci-dessus, Scaciga poursuit ainsi : «  Johann Paul Féminis est né à la fin du XVII e siècle dans la vallée du Vigezzo à Crana, un bourg dépendant de Santa Maria Maggiore. Jeune homme, il voyage jusque en Allemagne et s’installa à Cologne où il monta un commerce de mercerie. Au bout de quelques années, la chance lui sourit et la recette parfumée à base d’alcool qu’il mit au point devint le fameux parfum encore connu aujourd’hui sous le nom de : Acqua di Colonia. »

D’après Scaciga, l’élaboration du parfum  ne serait qu’un coup de chance. Cavalli, au contraire, souligne que c’est son travail, associé à un don exceptionnel, qui mène Féminis à créer ce parfum. Voici comment le premier justifie le rôle du hasard :

« D’après une rumeur de source sûr, cette découverte est liée aux anglais. D’après cette histoire, des troupes anglaises en mission à Goa se virent exposées à une épidémie de dysenterie qui causa le décès de nombreux soldats. A la suite de cela, tout les médecins et chirurgiens de l’armée furent rassemblés et on leur demanda de créer ensemble un remède. Ils mélangèrent ainsi différentes essences à la senteur embaumante qu’il donnèrent ensuite aux soldats qui furent sur pieds quelque temps plus tard. Un officier de cette armée se trouva à Cologne et lors d’une rencontre révéla à Féminis la recette de la boisson de Goa ce qui mena au succès de Féminis. »

Ceci est la première mention des origines anglaises de la recette. C’est Jean Marie Joseph Farina (de Paris) qui est très certainement à l’origine de cette histoire, et qui voulait donner à son produit un certain prestige. Jean Marie Joseph Farina de Paris fait d’ailleurs parti des sources de Scaciga, ce qui est mentionné un peu plus loin. Scaciga décrit la source de ses informations comme étant fiable, ce qu’il formule d’ailleurs clairement. Il apporte néanmoins une nuance à ses révélations qui contredisent en partie son argumentation : « Il faut de plus signaler que certains qui d’ailleurs partagent le secret, n’acceptent pas cette rumeur. Ils prétendent que Féminis est l’inventeur de ce produit et qu’il se serait installé à Cologne le 13 Janvier 1727, où il aurait ouvert son commerce. »

Pour Scaciga, se sont les accomplissements des individus pour leur patrie  qui importent dans ce contexte. Cet écrivain, qui avec Cavalli s’engagea pour la construction de la route entre Domodossola et Locarno, est fier d’être un Vigezziner. C’est donc pour cette raison qu’il relate les exploits de ses concitoyens dans un livre qui leur est dédié. Il continue : « Dans le domaine de la chimie qui était encore à ses débuts, ce produit était considéré comme fabuleux. L’odeur fut décrite comme étant douce et embaumante et d’une efficacité prouvée contre différents maux. En moins de dix ans, Féminis se forma une fortune colossale. Mais le succès  ne lui fit pas perdre pieds et à aucun moment il n’oublia ses origines. En guise de soutien, il envoya à plusieurs reprises des sommes d’argent importantes pour aider les plus démunis et les sortir de leur misère.

Les personnes originaires de la vallée du Vigezzo  maintiennent les liens avec leur village d’origine, et ils font, plus d’une fois, preuve d’une grande générosité en faisant profiter leur région de leur fortune. On en retrouve d’ailleurs plusieurs témoignages : de nombreuses tombes sont pourvues de fins détails ; plusieurs monuments sont dédiés aux bienfaiteurs donc l’aide a également été ressentie lors de la construction de la route allant de Domodossala à Malesco en passant par Santa Maria Maggiore. »

Parmi les personnalités entreprenantes de la vallée dont parle Scaciga, Féminis fait partie de ceux à qui l’écrivain rend particulièrement hommage. En effet, « Féminis  a dépensé la somme de 60000 lires pour la reconstruction de l’église de Santa Maria Maggiore, de la maison paroissiale, le l’oratoire di S. Giovanni Evangeliste à Crana, et cet argent servit également à la construction d’une école et contribua à rapprocher les villes de Santa Maria Maggiore et de Crana. »

Ainsi, Scaciga est le second écrivain à mentionner la bonté de Féminis mais il fait apparaître clairement que ses propos se basent sur les écrits de Cavalli qu’il cite comme source.  C’est donc ainsi que les allégations de Cavalli qui elles ne reposent sur aucun preuves concrètes se perpétuent dans l’histoire de la littérature.  L’auteur suivant a donc la possibilité de s’appuyer à la fois sur Cavalli et Scaciga! Scaciga qui s’intéresse très largement à Féminis écrit avec regret : «  Le destin a voulu faire de cet homme un individu richissime, toutefois il ne pu profiter de son statut que pendant quelques années car la mort l’emporta très rapidement. Il mourut le 26 Novembre 1736 à Cologne. »

A la suite de cela, Scaciga abandonne le thème de Féminis. C’est au travers de portraits sensés représenter le bienfaiteur que l’écrivain découvre un homme auquel il essaie de donner vie. « Le peuple reconnaissant lui rend hommage et son tableau se retrouve à quatre endroits distincts. Les Vigezziners ne peuvent contempler ce portrait sans penser à l’amour du prochain qui se lit dans les moindres détails du visage. Et adultes et enfants balayent ensemble ce tableau d’un regard plein de reconnaissance. Leurs âmes s’unissent dans la tendresse et le regard finit par se tourner et se perdre dans le ciel, quel homme vertueux pensent-ils ! ! !»

Scaciga a lui même écrit trois point d’exclamation ! Des années auparavant, du vivant de Féminis ou bien peu de temps après son décès, de telles paroles  « ce grand bienfaiteur » ; « cet homme de vertu » auraient eu une portée beaucoup plus importante. La famille au moins aurait eu quelques échos positifs et la population de Crana et de Santa Maria Maggiore aurait également le souvenir d’un tel bienfaiteur. Dans les registres d’un « ospidale » à Santa Maria Maggiore se trouve une liste des versements pour le soutien de personnes en difficulté financière (vergl. ‘Nota del Speso per il Ven. Ospidale di Santa Maria Maggiore’ im Gemeindearchiv), voici quelques noms :

‘1728 dato per vestire un figlio…12.–.–
1734 dato a Giacomo Ant. Feminis per sepelire un suo figlio…7.–.–
1735 pagato a Giacomo Antonio Feminis…6.–.–
1736 pagato a Giacomo Antonio Feminis…10.–.–
1736 per fatto sepellire un poveretto morto…4.16.–
1742 a Giacomo Ant. Feminis…8.–.–
1742 a Maria Feminis…5.–.–
1746 alla moglie di Giacomo Ant.Feminis…6.–.–
1747 a Giacomo Antonio Feminis…4.–.–
1749 a Maria Feminis…7.–.–
1749 pagato a Maria Elisabetta Feminis…5.–.–
1759 pagato a Carlo Gioseppe Feminis…8.–.–
1761 pagato a Gioseppe Maria Feminis…7.–.–
1761 pagato a Francesco Maria Feminis…8.10.–” usw.

A l’époque, même Johann Maria Farina de Cologne était au courant du sort des parents de Féminis. Il existe d’ailleurs une lettre datée du 7 Mars 1739 rédigée par Féminis lui-même à un dénommé Barbieri de Brussel  qui le prouve. On y lit : « Le mal que mon frère et Guilelmi  se sont donné afin de rassembler un peu d’argent pour leurs parents ainsi que pour l’église fut en vain…. »
(‘La grande pena che si a dato mio frattelo et il Guilelmi pensando di tirare qualche cosa per li suoi parenti e poi per la nostra chiesa sono state tute invane…’)

Scaciga et Cavalli trouvent une explication à ceci : « Le créateur mourut, mais son secret survécut. C’est Johann Anton Farina qui aurait hérité de la recette qui lui-même l’aurait transmise à Johann Maria Farina, nom encore utilisé à l’heure actuelle. »

3.) Scaciga et Jean Marie Joseph Farina de Paris
C’est ainsi que se termine « l’histoire de Féminis » racontée par Scaciga, mais il poursuit l’histoire concernant l’Aqua di Colonia et c’est alors que l’on peut démasquer l’origine de ses sources. Etant donné que certains extraits sont très parlants, il convient de les citer :
« Si l’on peut mesurer le succès d’un produit au nombre d’imitations qu’il en existe, alors il n’y a que peu de produits ayant atteint le niveau de l’Acqua di G.P. Féminis eut à faire à un nombre impressionnant d’imitations. Jean Marie Joseph Farina né à Santa Maria Maggiore et par la suite naturalisé français, eut du succès auprès de la royauté française, anglaise, prussienne et allemande. Il fut de plus nommé en tant que livreur officiel de ces différentes cours et il lui fut alloué le droit de porter les armoiries de la cour lors de ses livraisons.  Le 18 août 1810, la commission parisienne responsable des remèdes lui accorda une approbation spéciale, et il reçut également  les louanges flatteuses de la part de Prerey, Beyeux, Bertholet, Lefaivre, Broussais, Pelletan, Distel et Capuron, des puissants professeurs en médecine, en chirurgie, en chimie, pour la plupart membre de l’institut. Tout ceci est bien évidemment un hommage sublime aux vertus de cette eau.

Même si Farina pouvait se vanter de posséder un secret, il dût mener une lutte acharnée contre les contrefaçons. D’autres secrets furent vantés et ainsi d’autres produits furent nommés Acqua di Colonia. Mais il était temps que Paris se rende compte qu’aucun autre parfum ne pouvait se mesurer à celui de Farina. C’est pourquoi cette Acqua fut abondamment utilisée lors de la toilette des femmes comme d’ailleurs lorsque les hommes de haut rang prenaient leur bain. On s’en servit pour faire passer des migraines, pour remédier au mal d’oreille, à  la goutte, la rage de dent, aux crampes, à la colique. En résumé, c’était le remède à tous les maux. De telle manière que le producteur avait du mal à subvenir à la demande croissante. Le nom Acqua di Colonia seul ne suffisait plus pour contrer les autres produits sur le marché. Les parisiens étaient avides d’Acqua di Colonia de  Giovanni Paolo Feminis et de nombreux distillateurs n’hésitaient pas à se faire un profit  non négligeable en produisant des contrefaçons.

Farina poursuivit ces personnes en justice. Il y eu de nombreux procès, de nombreux jugements et à chaque fois, il en sortit vainqueur. Le premier jugement porte la date du 24 août 1814 et concerne un dénommé Senaux Cantio à  qui il lui fut interdit d’utiliser le symbole du commerce de Farina. Etant donné que j’ai cité les 16 jugements, j’espère que le lecteur ne s’offusquera pas du fait que je ne liste pas toute l’argumentation avancée. Je répète néanmoins que la multitude de reproductions et de contrefaçons tendent bien à prouver la popularité  du produit et pourraient ainsi être considéré comme le triomphe de créateur. Plusieurs procès eurent lieu, et le dernier fut intenté à un juif qui acheta le nom de Johann Maria Farina  à un apprenti forgeron dans la région de Milan pour ensuite s’installer à Paris où il rivalisa avec l’héritier de Johann Paul Féminis. La pugnacité du Vigezziner dépassa les attentes et il réussit à faire échouer les plans du juif. »

A la fin de cette étude, Scaciga s’étend plus particulièrement sur le thème des contrefaçons. Dans le cadre de cette recherche, de telles considérations ne sont pas nécessaires et présentent que peu d’intérêt, car comme expliqué ci-dessus, les détails ne peuvent  uniquement provenir de Jean Marie Joseph Farina de Paris.

3. Dottore Giacomo Pollini:
Notizie Storiche, Statuti Antichi, Documenti e Antichita Romane di Malesco. Torino 1896.

Pollini est un auteur qui se concentre sur l’histoire de sont lieu d’origine, Malesco,  situé dans la vallée du Vigezzo. Ce qui frappe, est qu’il ne dédie pas de chapitre à Féminis. A plusieurs reprises en revanche, il mentionne comment Jean Marie Joseph Farina de Paris influença les récits historiques italiens, et   en particulier  ceux en rapport avec l’histoire de Féminis. Entre autre, Pollini rapporte que plusieurs habitants de la vallée du Vigezzo se sont expatriés en France, en Suisse, en Autriche et en Allemagne. Il continue :

« Il s’agit surtout de personnes venant de Toceno, de Santa Maria Maggiore et de Crana qui grimpèrent l’échelle sociale pour finalement se trouver tout à fait en haut. Le plus connu de tous était un dénommé Johann Paul Féminis né à Crana, décédé en 1736, et connu comme étant le créateur de l’Aqua di Colonia. Pendant les mois d’hiver, il était connu à Cologne et dans les environs pour ses services de ramonage ; et le reste de l’année, il tenait un commerce de mercerie. Sa vie se déroula ainsi jusqu’à se qu’il fasse la rencontre d’un soldat de retour des Indes qui avait été au service d’un colonel de l’armée anglaise, et qui lui révéla la recette d’une eau miraculeuse. Cette eau dont le parfum embaumant fit le plaisir de tous, eut un grand succès et  se trouve d’ailleurs toujours en vente sous le nom de Acqua di mirabile di Colonia de Johann Maria Farina, originaire de Santa Maria Maggiore dans la vallée du Vigezzo, et un descendant de Féminis. »

Il est intéressant de voir que le colonel décrit par Scaciga se transforme en simple soldat au service d’un colonel. Il est possible que ce changement fut effectué de manière à rendre l’histoire plus plausible, sachant que cela semble quelque peu improbable qu’un colonel ait cherché à entrer en contact avec un simple marchand. Fort intéressant, est que Pollini ait cité ses sources dans ses notes de bas de page. On y lit : « C’est un ami à Farina qui m’a raconté cette histoire. Il s’agit d’un certain Gio Francesco Nino de Druogno, décédé en 1877 à l’âge de 88 ans. »

Dans ce contexte, il ne faut pas manquer de citer un autre extrait de Pollini qui indique comment Jean Marie Joseph Farina était perçu par ses contemporains. Voici le passage concerné : Une grande partie des habitants du Vigezzo réussirent à épargner des sommes importantes, quelques uns avaient d’ailleurs quelques millions de côté qu’ils dépensèrent pour eux et leur famille, le plus souvent dans leur village d’origine. Les dépenses prirent le plus souvent la forme de réparations ou d’agrandissement des logements. Les investissements se remarquèrent également de la ville de Masera jusqu’à Trontano où de belles villas furent construites.

Près de Masera, il y a deux villas en particulier qui valent la peine d’être mentionnées. L’une appartenait à un dénommé monsieur Johann Maria Farina inventeur de l’Eau de Cologne et dont la villa impressionnante reflétait le succès incontestable ;  l’autre appartenait à un certain monsieur Cav. Felice Mellerio de Craveggia qui s’était lui aussi fait construire une villa impressionnante.

Conclusion

Il est ainsi possible de dire que les propos des trois écrivains du XIXème ont sans aucun doute été influencés par Jean Marie Joseph Farina de Paris. Dans le livre de « Carlino and other Stories » de John  Ruffini, on découvre la véritable influence que Jean Marie Joseph Farina exerçait sur la population de la vallée du Vigezzo. Du vivant de Jean Marie Joseph Farina, Ruffini se rendit en personne dans la région du Vigezzo, ou il fit la connaissance du fameux homme qui l’accueillit très chaleureusement.  Dans son livre, Ruffini décrit dans un premier temps ses impressions générales lors de sa découverte de cette vallée et c’est seulement par la suite qu’il mentionne Jean Marie Joseph Farina. Lors de son arrivée à Domodossola, Ruffini se renseigna auprès de son hôte de manière à savoir  où il pourrait trouver un guide capable de lui faire faire le tour de la vallée. C’est le nom de Battistino, un homme au service de Jean Marie Joseph Farina qui lui fut indiqué et donc en sa compagnie qu’il entreprit de se rendre à Santa Maria Maggiore. C’est lors de leur randonnée que Ruffini découvrit la véritable image de Jean Marie Joseph Farina auprès du peuple. A peine furent-ils entrés dans la vallée, que l’immense demeure de monsieur Farina s’imposa à aux. C’est avant tout l’apparence luxueuse témoignant de la fortune de l’homme qui les accapara.

„I was struck by the appearance of a very handsome country-house, which stood on a lofty eminence facing us, surrounded by noble terraced gardens. The mansion commanded the same extensive views of the beautiful valley that strike the traveller so forcibly from the bridge of Crevola. I pointed out this dwelling to my guide with an inquiring look. „Palazzo del Signor Padrone“, was his answer. „Your padrone then is rich?“ „Hu!“ returned Battistino with a lengthened exclamation, waving his hand expressively up and down. „Tanto ricco! – ricchissimo! Tanto seior!“ And this was followed by a long and eloquent eulogium, or history, unfortunately lost upon me, with the exception of the words „Generoso, generosissimo – da Paris.“

(traduction)
« Je fus frappé par la vision d’une élégante résidence secondaire  érigée sur un vaste terrain entouré de jardins en terrasse. De ce manoir, on avait une vue sur la vallée tout aussi impressionnante que celle du pont de Crevola. Intrigué et curieux, j’attira l’attention de mon guide à ce bâtiment. „Palazzo del Signor Padrone“ fut sa réponse. Votre « padrone » est donc fort aisé ? « Ah ! » fut sa réponse qu’il accompagna d’amples gesticulations. „Tanto ricco! – ricchissimo! Tanto seior!“  Puis il se lança dans un long monologue sans doute lié à l’histoire de cette homme, malheureusement je ne compris que les mots : „Generoso, generosissimo – da Paris.“

Alors que les deux randonneurs se rapprochaient de la ville de Santa Maria Maggiore, les cloches de l’église sonnèrent, ce qui donna une nouvelle occasion à Battistino de faire l’éloge de son maître :

„As we advanced, the sound of a fine-toned church-bell came wafted on the air. It sounded like a rejoicing peal. Battistino became excited, and contrived to make me understand that the bell, the great bell, was a gift from his padrone to the church.”

(Traduction)
« tandis que nous avancions, un lointain son  de cloches retenti. C’était comme une sonnerie réjouissante. Battistino, saisit par l’excitation, s’efforça de m’expliquer tant bien que mal que cette cloche était un cadeau de son maître à l’église. »

Un fois à Santa Maria Maggiore, Ruffini et Battistino se rendent à l’église. Là encore, le nom de Jean Marie Joseph Farina est mentionné dans le texte de Ruffini, mais cette fois-ci, c’est son rôle auprès du peuple qui est souligné.

„I was going to propose that we should leave the church, when a numerous company entering, relieved me from the attention of the congregation, and I remained a forgotten observer. The new-comers were two young couples, surrounded by their respective friends, coming to the altar to receive the nuptial benediction. „Pepine and Ghita, Giovanni and Maria!, said my guide in an undertone, as he pointed out the couples, and he went on to make me understand that his padrone had given the dota (marriage-portion). His enthusiasm now seemed to lose all power of expression in words, and to concentrate itself in his two bright eyes, while I thought to myself: „This padrone of him must be a rare character – a rich and liberal man dispensing his wealth in shedding happiness among the simple population of this retired valley.“

(traduction)
« J’étais sur le point d’initier notre départ, quand un groupe d’une certaine taille entra, détournant ainsi à mon avantage l’attention de la congrégation. Je décida donc de rester. Le groupe des nouveaux arrivés était composé de deux couple et de leur amis respectifs, et tous se dirigèrent vers l’autel pour recevoir la bénédiction nuptiale. « Pepine et Ghita, Giovanni et Maria ! », me communiqua discrètement mon guide  en désignant les deux couples. Il me fit également comprendre que c’était son patron qui avait pourvu la dote. A ce moment-là, il me sembla qu’il fut comme transporté par son sentiment d’admiration et d’enthousiasme qui se lisait distinctement sur son visage. Et pendant ce temps-là je me dis : «Son maître doit être une personne exceptionnelle – un riche libéraliste, qui prend du plaisir à répandre son  bien parmi les habitants de son village. »

En quittant l’église, Ruffini observa le respect et la reconnaissance des habitants envers Jean Marie Joseph Farina : « A la porte de l’église, une foule se rassembla autour  du maître de Baisstino et les différents individus lui firent  part de leur gratitude et de leur reconnaissance. Cet homme à caractère paternel reçut ces compliments avec le sourire, puis  il prit congés du groupe. »

Devant l’église Ruffini fait connaissance avec Jean Maria Farina qui fait preuve d’hospitalité en l’invitant chez lui. Ensemble, ils quittent  Santa Maria Maggiore en la voiture. Pendant le voyage, Battistino qui dirigeait les chevaux, profite de leur trajectoire pour indiquer à Ruffini une route qui mène de Domodossola à Santa Maria Maggiore. Etant donné que Ruffini ne semble pas comprendre d’emblée, Jean Marie Joseph Farina précise en expliquant : « Battistino essaie d’expliquer que c’est moi qui ai fait construire la route entre Santa Maria Maggiore et Domo. Il y a quelques années il n’existait qu’un chemin non entretenu. Etant donné que je vis dans la région, j’étais l’un des plus intéressés »

Ainsi, Jean Marie Joseph Farina fait bonne impression sur Ruffini qui ne peut que percevoir cet homme d’un bonne œil : « Cela ne me mit pas le moindre mal à l’aise de demander à mon hôte par quel moyen il avait si brillamment réussi. » « C’est avec grande générosité qu’il offre la charité au plus démunis de son quartier. Il connaît intimement leurs désirs, leurs besoins et leurs sentiments ; c’est pourquoi c’est avec plaisir qu’il offre son soutient à ceux qui le souhaitent. »

Lorsque l’on considère ces quelques extraits du livre de Ruffini, il est tout à fait compréhensible que Jean Marie Joseph Farina fut considéré comme un être exceptionnel connu et admiré à la fois par les habitants de son village ainsi que par toute la vallée du Vigezzo. Etant donné la renommée de cet individu, il semble ainsi normal que les divers écrivains de l’époque prennent l’avis de cet individu en compte.

Il est donc impossible d’analyser les textes des écrivains du XIXème siècle sans considérer les précisions mentionnées ci-dessus ; à savoir l’influence exercée par Jean Marie Joseph Farina sur les auteurs de son époque. C’est en tenant compte de cela que les propos quant à Féminis sont à comprendre.

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